Insérée dans le disque The Future (1992), cette chanson marque un contraste total avec la méditation aérienne de « Suzanne ». Flanqué de « Closing Time » et de trois autres tubes ou turbos intitulés « Democracy », « The Future » et « Anthem », cet album de la maturité (le chanteur a cinquante-sept ans) rugit avec la puissance d’un véhicule 4×4.
« Closing time » participe de cette veine prophétique et très noire sans laquelle Cohen ne serait pas Cohen, le petit juif qui récrit la Bible, le témoin d’une apocalypse qui se déroule chaque jour sous nos yeux, dans les guerres ou les faits-divers rapportés par la télévision comme aussi dans un quelconque bar, à l’heure de sa fermeture.
De toutes les chansons de Cohen, celle-ci est une des plus frénétiques. On ne peut l’entendre ou la reprendre sans, simultanément, la danser ; son rythme vous descend dans les jambes et ses paroles, si vous parvenez à les déchiffrer, vous plongent dans cette ambiance surchauffée d’un débit de boisson ou d’une boîte de nuit où le Johnny Walker coule à flot, où the band is really happening / l’orchestre assure vraiment, où l’entrain des danseurs devient tel qu’on y côtoie l’orgie, les femmes arrachent leurs corsages, les corps s’embrassent dans une mêlée furieuse, a sigh, a cry, a hungry kiss / un soupir, un cri, un baiser goulu, impossible ici d’en reproduire la musique qui dit évidemment l’essentiel.
Or « Closing Time » met en scène, en abyme et comme en direct les effets mêmes de ce que peut produire un concert du chanteur, où chaque buveur chaque danseur / lève vers lui un visage plein de reconnaissance / et le violonneux violonne quelque chose de tellement sublime… Cohen décrit ce qui est en train d’arriver, le rythme de la chanson suscite et rallume cette fournaise, relance ce vortex des corps qui dessinent aussi la limite mal tracée de son art si risqué, dionysiaque. De pareils concerts nous mettent à nu au pied de l’idole, plus d’une femme dut en effet (en pensée) y arracher sa blouse !
Si « Suzanne » trace subtilement entre nous le sillage où palpiterait un ange, « Closing Time » figurerait assez bien une descente aux enfers grouillants de notre modernité, renouant avec les monstres de Jérôme Bosch ou l’assourdissante vibration du Cri d’Edvard Munch. Et Cohen excelle sur ces deux versants, tantôt papillon éthéré, tantôt bête déchaînée d’une déchirante apocalypse. Est-il incongru de juxtaposer cette chanson après « Suzanne » ? J’ai placé celle-ci sous le signe d’une séance d’hypnose, dont les images, les injonctions, la voix épouseraient les suggestions. « Closing Time » prolonge l’hypnose – mais la transe a changé de caractère ou de registre.
Closing time, closing time, closing time / On ferme martèle le refrain sans, par cette injonction, entraîner le moindre ralentissement dans le tohu-bohu général. J’emprunte ce dernier terme à la Bible ; Cohen nous fait vivre ici un déluge d’alcool, de sexe, de drogues, une gesticulation échevelée, une catastrophe au sens étymologique, une mêlée où tout se retourne, le haut avec le bas, l’ivresse avec une possession sacrée, le Christ avec le Démon, l’individu avec la foule qui le secoue, le mène, l’engloutit.
Mais, puisque d’évidence la métaphore est à la manœuvre, qu’est-ce exactement qui ferme avec ce bar ? À quoi faut-il dire adieu ? À sa propre jeunesse, à l’amour, aux plaisirs qui leur sont liés ? La dernière strophe le suggère : And I lift my glass to the Awful Truth / which you can’t reveal to the Ears of Youth – et je lève mon verre à l’Atroce Vérité / que vous ne pouvez révéler aux Oreilles de la Jeunesse. Ce sont les jeunes qui dansent sur ce rythme effréné, tandis que la figure du narrateur qui se dégage au fil de la chanson vit sur un autre plan d’où il observe, se souvient, et souffre.
Poignante chanson dont la voix, happée par le rythme, vacille au bord de la tentation, avant de se reprendre. Au plus fort du déchaînement général, au cœur de l’orgie se dessine en effet un couple, dont la femme, my very sweet companion, ma très douce compagne, joue ici à l’Ange de la Compassion, she’s rubbing half the world against her thigh – elle frotte la moitié du monde contre sa cuisse. Et pour continuer à séduire et à tourbillonner she’s wearing something tight – elle porte quelque chose de moulant.
Il faut donc que le narrateur mette leur histoire au passé, I loved you for your beauty / (…) I loved you when our love was blessed / and I love you now there’s nothing left / but sorrow and a sense of overtime – Je t’aimais pour ta beauté / Je t’aimais quand notre amour était béni / Et je t’aime maintenant où plus rien ne reste / que le chagrin et le sentiment du trop tard… On ferme, répète le lancinant refrain, ici s’achève, au comble de l’excitation, un amour qui fut nécessairement d’autre sorte.
Adieu donc à l’orgie. À la fois par ce texte décrite, convoquée, vécue – et conjurée. Au cœur du maelstrom, l’individu Cohen ne se perd pas. Sensible à la folie, il ne lui cède pas. Qui est « the Boss » mentionné à la dernière ligne de la chanson, demande une intéressante discussion sur internet (reproduite dans Intricate Preparations, Writing Leonard Cohen, sous la direction de Stephen Scobie, ECW Press, 2000) ? Dieu dominant la tourmente et s’apprêtant à y mettre fin en rallumant the blinding lights – l’aveuglante lumière ? Ou l’auteur lui-même qui de fait, quelques semaines après la parution de ce disque et une tournée assez épuisante de soixante concerts, quittera ce monde pour faire retraite sur le mont Baldy ? On peut s’abandonner à l’échangisme et au vertige de la tournante, s’accorder aux sommations inconditionnelles du sexe (et Cohen leur a tellement sacrifié !), le narrateur peut bien se prêter une dernière fois au jeu, excité par ce collant qui gets me fumbling, gets me laughing, encore une fois le tripote et le fait rire… Il n’en existe pas moins, surplombant la mêlée, une Awful Truth inaudible aux jeunes oreilles, et qui est d’un autre ordre, cet amour jadis béni et dont rien ici ne demeure.
Voyeur expérimenté mais dragueur désormais blasé, Cohen s’extirpe des dizzy hights, des fausses hauteurs de ce bar, pour gagner un promontoire véritable, où l’attend son maître Roshi.
Cette chanson célèbre l’apothéose des corps, mais tout corps (et nous n’avons que celui-ci) court à sa perte, touche à sa fin – closing time fixe l’échéance, nous murmure notre inéluctable mort, une vérité aussi incontestable que peu soutenable. Or ce memento mori repris de toute une tradition religieuse n’est pas dépressif ni pessimiste, car si le sexe désigne l’ensemble des forces qui s’opposent en nous à la mort, Cohen considère ici la frénésie sexuelle avec indulgence, et quelque ironie : cette fièvre ou ces débordements de vie ne peuvent lui faire oublier ce que put être, ou pourrait redevenir, un véritable amour. Quelle immense leçon, ainsi encapsulée dans une simple chanson !
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